Green Garden Projet Uapishka : Rencontre en territoire innu – GWC Mag gwcmagDecember 27, 2023046 views Mots & photographie :: Marie-France L’Ecuyer. En avril dernier, un groupe mixte de jeunes adultes, composé d’Innus et d’allochtones ont participé au projet Uapishka, une expérience interculturelle sous la forme d’une expédition de cinq jours en raquettes en autonomie complète dans les monts Uapishka (anciennement appelés monts Groulx). Un défi à la fois humain et sportif dans l’esprit du nomadisme au cœur du Nitassinan de Pessamit, sur la Côte-Nord. L’hiver est encore là. Il a feint de s’endormir pour mieux revenir. L’équinoxe de mars a officiellement inauguré le printemps quelques semaines plus tôt, mais dans les Uapishka, au nord du 51e parallèle, l’hiver est une bête qui ne dort jamais longtemps. Pas étonnant que les Innus aient nommé ce massif « sommets rocheux toujours enneigés ». Il a neigé abondamment toute la nuit et, au matin du départ, la poudreuse balaie les ombres. Le vent décoiffe les courbes du paysage, projetant dans les airs de longues traînées de cristaux volatiles. « Piputeshtin ! » [Il y a des rafales et de la poudrerie] lance Geneviève Ashini, une des membres de l’expédition, qui saisit chaque occasion pour nous enseigner de nouveaux mots en innu-aimun. Il existe plus d’une quinzaine de mots pour décrire la neige qui tombe sur le Nitassinan, territoire ancestral des Innus, là où l’hiver est vraisemblablement un pays. Nous découvrons avec curiosité une langue taillée dans le territoire, faite pour la poésie, remplie d’humour et de sagesse. Une langue qui a dû quelquefois bifurquer vers la nôtre pour nommer la modernité, mais qui raconte la terre, la nature et les saisons avec une grande précision. Une langue gardienne des savoirs ancestraux et de l’innu-aitun, fondement de l’identité, de la culture, des valeurs sociales et spirituelles de la nation innue. Une langue si riche, parlée depuis des millénaires, aujourd’hui étrangère à la majorité et tristement menacée de disparaître. Apprendre ne serait-ce que quelques mots d’innu-aimun marque un premier pas vers l’autre. Surtout, cela nous permet de comprendre que c’est d’abord à travers la territorialité que les Innus expriment leur conception du monde. Une fenêtre vient de s’ouvrir sur le cœur et l’âme du Nitassinan. Le jour est tout de blanc vêtu. Les grandes épinettes noires arborent joliment un lourd manteau neigeux, le houppier quelque peu affaissé sous le poids de la dernière bordée. L’horizon a complètement disparu, voilé par la tempête, dans une blancheur qui n’est pas synonyme de quiétude. Un vent furieux ordonne le repli, soulevant une poudrerie abrasive, mais nous devons nous mettre en route sans trop perdre de temps. Aussi féerique soit-elle, l’accumulation de neige nous réserve son épreuve. Franchir l’étendue forestière et venir à bout des 700 m de dénivellation se fera au prix de longues heures de marche harassante. Déjà, le Nutshimit, cet espace vital à l’intérieur des terres, et tous les esprits des lieux nous invitent à ralentir le pas pour mieux faire corps avec les éléments. Vous pourriez aussi aimer : La veille, la blancheur spectrale du mont Provencher avait coupé le ciel d’une ligne franche et épurée. Le bleu s’imposait, à peine contrarié par quelques modestes cumulus venus errer timidement au-dessus du Manicouagan. Le souffle tiède des Uapishka annonçait le retour imminent de la crue printanière. C’est à se demander si l’accès au versant nord du massif via le ruisseau Jauffret est encore envisageable dans ces conditions, vu la clémence d’avril. J’ai soupiré intérieurement, nous imaginant contraints d’emprunter le sentier d’été pour échapper à la dense forêt boréale et atteindre les plateaux alpins. L’idée de devoir hisser les traîneaux lourdement chargés sur près de huit kilomètres dans un sous-bois escarpé, parsemé de rochers et d’épinettes, se révèle une option peu réjouissante. Mais considérant l’ardeur des troupes et l’ampleur du chemin parcouru pour en arriver là, rien ne pourrait freiner notre élan. Nous sommes investis d’une mission plus grande que nous. Ce projet d’expédition est né deux ans plus tôt, dans le cœur immensément sauvage de ces montagnes blanches, alors que mon ami David Béland et moi entreprenions de traverser les Uapishka dans la froideur rigoureuse de février. Nous désirions rassembler des jeunes de la communauté innue de Pessamit et de la région de Baie-Comeau autour d’une expédition interculturelle, dans l’intention de contribuer humblement à la création de ponts entre deux cultures qui cohabitent sans se rencontrer véritablement, ou si peu. Le projet Uapishka s’inscrivait d’abord dans une initiative de rapprochement entre autochtones et allochtones, une action citoyenne portée par la volonté de mieux vivre ensemble. Au terme de plusieurs mois de préparation, nous avons réuni une équipe de 17 personnes, composée d’autochtones et d’allochtones, qui tentera d’effectuer la traversée hivernale de ce massif montagneux sur une distance d’environ 55 km en raquettes, en autonomie complète, dans l’esprit du nomadisme. « Nous ne sommes pas seuls ici », nous avertit Rose Bacon-Coutu, une des jeunes Pessamiulnuat du groupe. « Nos ancêtres accompagnent chacun de nos pas. Ils marchent avec nous. » Dans les crissements feutrés de la neige qui s’affaisse sous nos raquettes, ces paroles fendent l’air comme les battements d’ailes d’un lagopède. Nos pas sont décuplés par la présence millénaire des Innus qui ont parcouru le Nitassinan, ces grands marcheurs pour qui le mouvement était nécessaire à la survie. Pour les jeunes de Pessamit, marcher dans les traces de leurs ancêtres devient visiblement une manière d’honorer le passé, mais surtout de se réapproprier une part de leur identité territoriale et culturelle. Au fil des kilomètres, portés par un devoir de mémoire, nous reconnaissons la valeur inestimable de tous ces pas qui ont marqué le territoire. Les ancêtres veillent sur nous. Les Uapishka sont vastes, le chemin de la réconciliation est encore long, mais en contemplant ensemble les étoiles et en foulant la même terre, nous comptons bien y laisser notre trace, ne serait-ce que le temps d’une neige qui tombe. Au troisième matin de l’expédition, après avoir réalisé une succession de montées et de descentes à travers les vallées lacustres et les plateaux alpins, voilà que le ciel nous engouffre à nouveau dans un blanc hypnotisant. Le paysage bouché nous emmure à la lisière d’une forêt d’épinettes éparses et rabougries. Le temps laisse présager l’épreuve que nous nous apprêtons à vivre collectivement. Accablée par une douleur lancinante au dos, Rose se trouve dans l’incapacité de marcher, ou du moins de progresser à un rythme qui nous permettrait d’atteindre le prochain campement avant l’obscurité. Partis avec l’objectif initial de faire la traversée des Uapishka du nord au sud, en reliant les sommets des monts Jauffret et Provencher, nous sommes soudainement confrontés à la nécessité de revoir notre itinéraire. Dans le grand dôme circulaire sous lequel tous les membres de l’expédition sont rassemblés, le silence plane. Un silence qui invite à la pleine présence et qui donne l’impression de se rencontrer intimement, de se voir les uns les autres comme si c’était la première fois. Sur les visages fatigués, on peut lire la déception, le questionnement, l’appréhension. Des larmes coulent le long des joues rougies, gercées par le froid. Alors que nous sommes en contact avec notre vulnérabilité, l’aventure prend un virage hautement significatif. C’est dans l’observation de ce moment d’adversité que la circularité, qui caractérise la pensée innue, se déploie. « J’attendais le bon moment », dit Geneviève en sortant un sac de leueikan, de la viande de caribou séchée, préparée par son père quelques semaines plus tôt. Depuis des générations, on la consomme durant les longs voyages dans le Nutshimit. « J’avais envie d’une source de force et de réconfort, comme au temps de mes ancêtres », explique-t-elle. Geneviève devient la gardienne du cercle. Elle rompt notre vision linéaire de l’expédition et assure la transmission de la mémoire, de la tradition orale, d’une pensée naturellement propice à la solidarité. Une pensée qui enseigne un rapport harmonieux à l’environnement, avec la conscience de partager les lieux avec d’autres espèces, d’être intimement liés au vivant, connectés les uns aux autres. S’ouvrir à cette culture enracinée dans le territoire nous permet d’accéder à une tout autre vision du monde. Notre parcours n’a plus rien du trajet linéaire initialement imaginé. Nous avons retrouvé le sentier Jauffret après de longs détours exploratoires en zone alpine, dans l’immensité de la toundra. Façonnée par les événements survenus en cours d’expédition, notre traversée est devenue une boucle à l’image parfaite de la circularité. L’infime trace de notre passage, comme une histoire écrite à même les montagnes, ne tardera pas à disparaître sous la force du vent, mais le Nitassinan se chargera de garder chacun de nos pas. Grâce à tous ces cœurs ouverts, à ces mains tendues, à ces regards tournés vers l’autre, l’aventure se révèle un lieu de rencontre, de partage et de réconciliation. Une invitation à faire partie du cercle, ensemble, mamu. Vous pourriez aussi aimer : Check the ML Podcast!